AU CAVEAU – CHEZ JEANINE
Dans l’air, cette poussière légère des lieux défaits ; cela faisait pourtant un siècle qu’on buvait là, debout, qu’on parlait dru, qu’on tenait, à force de verres, contre la fatigue des jours et l’obscur entêtement de vivre. La rue de la soif, disaient-ils, avec cette gravité des paroles anciennes. Les débits se touchaient presque, serrés comme une denture pauvre : vin, sel, savon, pain, tout ce qui maintenait les corps et retenait les âmes à hauteur d’homme.
Le Caveau, c’était chez Jeanine. Non pas un commerce, mais une persistance, Jeanine Zakrynska ne régnait pas, elle tenait, dans une sorte de fidélité muette. Presque quatre-vingt-dix ans au monde, dont la moitié passée derrière ce zinc usé, poli par les coudes, les attentes, les silences. Elle avait cette lenteur des vies longues, et cette justesse, presque une ascèse, faite de gestes répétés, de regards qui savent avant qu’on parle, comme si le temps, en elle, s’était épaissi.
Puis elle s’en est allée, non pas morte d’abord, juste enlevée au lieu. Et tout s’est mis à se défaire, non dans le fracas, mais dans cette manière lente qu’ont les choses de consentir à leur disparition. Le billard, les verres, le juke-box, les bêtes figées, le faisan, splendeur inutile et presque sacrée, tout cela dispersé, vendu, emporté, comme les restes d’un culte pauvre dont il ne subsiste que la cendre.
Elle est morte un jeudi de janvier, presque sans bruit, comme si elle avait su qu’il fallait partir ainsi, en se retirant du monde comme on se retire d’une pièce trop pleine de mémoire. Le Caveau n’a pas survécu à cette absence, laissant place désormais à un barber shop. Il y a dans ces métamorphoses quelque chose de plus qu’un simple changement, une sorte d’effacement obstiné, presque une négation.
Mais il reste, pour ceux qui savent encore regarder avec les yeux de la perte, une odeur, une rumeur basse, une persistance sans nom. Quelque chose qui ne cède pas tout à fait, qui résiste dans l’ombre des mémoires, comme si les lieux, eux aussi, avaient une âme obscure, et refusaient, jusqu’au bout, de disparaître tout à fait.